Le Maître de la parole
Il est difficile pour un auteur d’évoquer un artiste sans tomber dans le dithyrambe hagiographique ou faire un usage immodéré de la brosse à reluire. Aussi vais-je tenter d’éviter cet exercice, afin de vous présenter un personnage haut en couleur pour ne pas dire hors normes. Au fil de ces lignes, il sera question d’un camarade qui pratique en maître l’art de l’étonnement, car il n’est jamais là où l’on croit ni, là où on l’attend.
En l’occurrence, il s’agit de missié – comme on dit au pays – Charles-Félix Piquion. Professionnellement, missié Charles est un conteur. Ce statut est clair et précis. Sauf qu’au regard de la réalité, il est bien plus que cela.
D’aucuns voient en lui « un performeur déclamatif. Un collecteur et colporteur d’histoires, un peu bateleur (dans le bon sens du terme) » qui a construit son univers entre le récit, la poésie, la joute verbale et le slam.
D’autres parmi ses pairs, l’estiment à juste raison comme « un aventurier des scènes ouvertes. Un raconteur du monde » qui manie, apprivoise en virtuose la langue française dans sa diversité. Si on ajoute à cela ses interventions d’animateur, de comédien, de formateur et (ouf !) d’artiste en résidence1. On voit que la simple mention de « conteur » ne suffit pas à décrire et cerner à loisir le personnage.
S’inscrivant dans la tradition orale, cet Ivryen, dont la famille est originaire de la Guadeloupe, a, comme beaucoup de compatriotes, fait ses classes sur le sol métropolitain. De facto, Charles a toujours baigné dans la transmission de la parole par laquelle le conte, le récit, deviennent le temps d’une rencontre, un espace ouvert et surtout, un moment de partage, d’improvisation, saupoudré d’humour, de poésie.
Par la magie du verbe, des propos affutés, du dialogue et de la possible interactivité établie entre le narrateur et son auditoire. Par le rythme, les inflexions de la prosodie et le souffle du « Maître de paroles » émerge alors un monde en prise directe avec la tradition.
Ainsi, les parents et l’entourage de Charles lui ont prodigué le goût du langage « car à la maison, l’oralité était encouragée indique-t-il à sa manière, d’un ton sobre. Elle figurait au centre de notre vie commune. » À l’entendre, les repas constituaient « des moments de digressions ludiques, de palabres, d’histoires inventées de toutes pièces » comme là-bas, lors des soirées conviviales, sous les tropiques. De facto, au-delà de l’échange, « la parole permettait de se construire, d’être porteur de quelque chose, afin de dire d’où on vient et qui on est. » Dès lors, la voie était tracée.
Depuis plus de 25 ans, au gré des rencontres, des opportunités et de ses envies, Charles partage dans des lieux divers, auprès de publics de tous âges, ce goût de l’impromptu. À l’entendre, il s’agit par la simple mise en relation d’intéresser l’autre, de l’embarquer vers quelque chose : un ailleurs, pas forcément nommé, cadré, formaté, clairement identifié. Dans les faits, l’important est surtout d’essayer.
Dans cette logique, lorsque Charles n’explore pas la thématique des frontières, les notions de ville ou d’urbanisation, et n’interpelle pas l’histoire. Ses happenings dans le métro, ses spectacles, ses ateliers dans plusieurs conservatoires régionaux et de la ville de Paris. Ses « déambulations citadines » jalonnées de saynètes, ses collectes de paroles improvisées, ses goûters poétiques, tendent tous vers une chose : travailler à partir de « la différence », ouvrir une parenthèse, faire un saut dans l’inconnu ; afin donner du sens à ce qui est nôtre et faire de nous, même un court instant, des sœurs et frères en humanité.
Bien sûr, si on l’interroge longuement à ce sujet, par modestie, il récusera cette idée, et dira qu’en tant qu’artiste et citoyen, il essaie d’amener sa pierre avec bienveillance à son époque. À titre d’anecdote, j’ai en mémoire sa prestation magistrale de mai 2019, lors de l’événement « Ivry contre l’esclavage2 ». Avec sa palette élargie, il dressa de savoureux portraits de la Mulâtresse solitude, de Joseph Furcy, Dèlgrès, Toussaint Louverture et maintes grandes figures de la lutte contre cette abomination.
L’ayant ainsi vu à l’œuvre, avec son souffle puissant, son timbre clair, précis, indéniablement, Charles est un homme de paroles : ce qui explique que, tant dans l’hexagone ou sous de diverses latitudes, il participe à des programmes éducatifs ou culturels, et poétise en toutes saisons des lieux de passage dédiés aux contes. À ce jour, la liste de ces événements et des thématiques en rapport à cette activité est longue, il serait fastidieux de les citer tous.
Toutefois, sachez qu’il a en préparation pour l’an prochain plusieurs projets, dont la réécriture de son spectacle intitulé « Frontières » qu’il aimerait jouer de nouveau, dans le cadre du « Printemps des poètes 2023. », ainsi que celui « Des quartiers poétiques » destinés à créer des « moments de poésie » dans des espaces publics.
Tout dernièrement, nous avons lors d’un déjeuner, fait un tour d’horizon à large spectre, et évoqué nos attaches insulaires, nos parcours respectifs : avec ce qu’ils comportent de lutte, d’opiniâtreté, de contradictions, de réflexions sur notre histoire ; dans un contexte où l’idée d’épanouissement de soi pouvait être au pire un tabou, voire une complète utopie. Aujourd’hui, à l’ère des connexions numériques tous azimuts, il est de bon ton d’être l’acteur et non le spectateur de sa propre existence et de s’en délecter.
Si par hasard, au détour d’une rue vous l’apercevez, n’hésitez pas à vous porter à sa rencontre, car pour lui, en « Homme de paroles et du verbe incarné », le plus court chemin qui mène à la joie, à la félicité est celui du cœur.
**************
1. A l’espace Anigras d’Arcueil « Le lieu de l’autre » situé au 55 avenue Laplace. 94 110 ArcueiL. Val-de-Marne. Au 54 de la rue de Rivoli, à Paris, dans le premier arrondissement.
2. Dans le cadre de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. La ville d’Ivry-sur-Seine invita les habitants à participer à un parcours mémoriel animé, et de fleurissement de plaques, des allées Mulâtresse Solitude, Joseph Furcy, ainsi que du square Toussaint Louverture.







