afrofuturisme ?
Afrofuturisme ? Depuis toujours, les vacances sont dans ma tête, un synonyme de relâchement. Ainsi, l’esprit libre, dégager de certaines contraintes, même par temps de canicule, j’ai tendance à penser que la curiosité est la seule cause de mes découvertes inopinées, alors qu’il n’en est rien. C’est la vie qui me met en situation et me pousse à aller vers les choses et les gens.
Parcourant les rayons de mon habituelle Médiathèque municipale climatisée, devenue au fil du temps ma résidence secondaire. J’aperçus soudain une table chargée d’ouvrages, proposés à lecture, sous l’appellation « Afrofuturisme ». Bien évidemment, cela ne manqua pas de m’alerter.
Au vrai, s’il est un terme que j’avais jadis mis de côtés, c’est bien celui-ci : « Afrofuturisme ». Servi à toutes les sauces, il me paraissait autrefois très galvaudé. Toutefois, à la réflexion, parle-t-on : de l’Afrique au futur, de l’Afrique du futur, ou du futur de l’Afrique ? Vaste question !
Ayant lu, en parcourant la presse anglo-saxonne, maints articles à ce sujet. Je fus convaincu, il y a longtemps, de la validité de la troisième option. D’emblée, une autre interrogation surgit : à ce jour, qu’est-ce que l’ « Afrofuturisme » ?
Oyayaïe ! Là est la difficulté, car voilà une notion, ardue, complexe à débroussailler. En conséquence, afin d’éviter bien des travers et toute dispersion, faisons court. Lors de la parution du numéro 136 de la revue Politique africaine, intitulé, Afrofuturisme et devenir-nègre du monde[1], le philosophe camerounais Achille Mbembe, définissait à sa manière ce vocable : c’est « l’émergence d’un réalisme magique et de cosmologies non européennes, permettant d’interroger le passé des peuples, dits de couleur, et leur condition dans le présent ». L’objectif étant de se réapproprier une histoire « racontée [toujours] par les autres, pour savoir d’où l’on vient et [reconsidérer ainsi] l’avenir ». Waouh ! Quel programme !
Pour sa part, l’écrivain sénégalais Felwine Sarr[2], soutien que « L’Afrique est au cœur des dynamiques qui structurent le monde actuel »[3]. Sur ce, il précise que « repenser les identités africaines est une nécessité. Car il est primordial de recouvrer l’estime de soi, en retrouvant dans nos référents culturels, ce qui fait grandir notre humanité. »
Concrètement, l’afrofuturisme » n’est pas un courant mineur ni, comme certains se plaisent à l’imaginer, un pis-aller, utilisé à des fins d’affirmations ethno-identitaires[4]. Partant de là, tant en Afrique qu’ailleurs, il ne s’agit pas moins d’ouvrir un champ élargi de réflexion et de proposer d’autres « possibles ».
En parlant « d’ailleurs », pour compléter ce tableau ; le terme, « Afrofuturisme », a été formulé et rédigé en 1994, par le chercheur et journaliste, Mark Dery ; auteur d’un essai, titré Black to the Future[5]. Ce chercheur indique dans son livre, que « [l’afrofuturisme] est une fiction spéculative, qui traite de thèmes afro-américains et aborde des préoccupations [économiques, sociales, culturelles, etc.] afro-américaines, dans le contexte de la techno culture du XXe siècle. » Ce qui amène à « l’appropriation de la technologie et de l’imagerie de la science-fiction par les [même] Afro-Américains. »
Dit plus simplement ; une contre-culture noire, décoloniale, dystopique est à l’œuvre. Et elle passe par une valorisation de soi, corrélée à une esthétique, tous azimuts, de l’émancipation[6]. Partant de là, il conviendrait de puiser au fond des cultures ancestrales africaines, afin d’actualiser les traditions, et du même coup, se débarrasser des restes de la culture coloniale dominante, qui affecte la psyché européenne. Indéniablement, cela constituerait un nouveau monde de mise en valeur de ce continent.
Notons que ce concept d’afrofuturisme a ses détracteurs, dont l’auteur d’origine camerounaise Léonora Miano, qui s’adonne à une critique étayée : « Dans l’afrofuturisme, c’est le terme futuriste qui me dérange. Moi, je n’ai pas envie d’imaginer que l’Afrique n’a pas été colonisée, qu’elle n’a pas connu les déportations transatlantiques ni les traites transsahariennes. L’Afrique existe précisément sous le nom d’Afrique, parce que ces événements ont eu lieu. Je n’ai pas envie de fuir mon histoire, ce qui m’intéresse surtout aujourd’hui, c’est de voir ce que je peux en faire. » Ainsi, réfléchit-elle à un futur, politique et africain inédit. Ce qui met en résonance de multiples débats.
Par ailleurs, ce sujet à spectre large touche tous les courants culturels ; architecture, bande dessinée, cinéma, littérature fantastique, mode vestimentaire, musique, peinture, performances artistiques, technologies, etc… Pour ma part, j’avoue que cette proposition de lecture estivale, m’a donné l’opportunité de revenir à la SF et surtout d’apprécier la prose, l’approche conceptuelle d’une auteure de Fantasy et de science-fiction de grand talent, indéniablement afrofuturiste, nommée, Nnedi OKORAFOR[7].
Depuis lors, j’ai entamé sa trilogie « Binti »[8], qui se déroule au cœur d’une Afrique, diverse, unique, littérairement parlant, très structurée. Des peuples aux coutumes et croyances fermes, très ancrées, s’y opposent, se combattent radicalement, tandis qu’en parallèle existe un monde technologiquement avancé, dans lequel, la présence d’extraterrestres, les transmutations biologiques, les rapports de domination et les voyages (réels ou oniriques) grâce à l’espace-temps, sont les déterminants normaux, usuels de la vie.
À suivre…
Rémy
[1]. Numéro 136, daté de décembre 2014.
[2]. Auteur de Afrotopia, aux éditions Philippe Rey, 2016.
[3]. Article de Jeune Afrique, du 28 octobre 2016, de Medhi Ba.
[4]. L’Afrofuturisme : un outil de pouvoir et de réinvention pour l’Afrique. Journal numéro 6 de l’ESMA Paris 1. Auteure Assaita Doucouré. Coordinatrice de la rubrique Revue de presse. Source : esmaparis1.com
[5]. Ouvrage d’entretiens avec Samuel R. Delany, Greg Tate et Tricia Rose, non traduit en français à ce jour. Source : impakter.com
[6]. L’afrofuturisme, une esthétique de l’émancipation, par Yann Lagarde. France Culture, publié le 6 septembre 2019.
[7]. Nnedimma Nkemdili Okorafor, née de parents Igbos nigérians, est une romancière états-unienne de science-fiction et de fantasy. Elle utilise aussi les noms, Nnedi Okorafor et Nnedi Okorafor-Mbachu pour certains de ses livres. Elle est diplômée de l’Atelier Clarion Writers, situé à Lansing, dans le Michigan. Elle détient un doctorat d’anglais de l’Université de Buffalo, tout en se consacrant à l’écriture d’ouvrages de science-fiction.
Après plusieurs livres pour adolescents, elle obtient en 2010 le prix World Fantasy du meilleur roman pour « Qui a peur de la mort ? », lequel a également reçu le prix Imaginales, du meilleur roman étranger en 2014. En 2011, elle revient avec « Akata Witch », nommé pour le prix Andre-Norton. En 2013 paraît son recueil « Kabu kabu », composé de 19 nouvelles et de deux essais. En 2015, elle publie « The Book of Phoenix » : un préquel de « Qui a peur de la mort ? ». Source : babelio.com
[8]. Binti, volumes 1 et 2, reçoit en 2016 les Prix Hugo et Nebula, éditions Actu SF. Chambéry mai 2021.






